Intelligence artificielle : innovation majeure ou excès de valorisation ?

Idée clé à retenir : le danger n’est pas l’intelligence artificielle, mais le prix que l’on accepte de payer pour y croire.
Howard Marks est l’un des investisseurs que je considère comme indispensables à lire dans les phases d’euphorie. Non pas parce qu’il annonce les retournements de marché ; il s’en garde bien ; mais parce qu’il rappelle inlassablement une règle simple, souvent oubliée : une bonne idée peut être un mauvais investissement si elle est achetée trop cher.
Son dernier mémo s’interroge sur l’enthousiasme massif autour de l’intelligence artificielle. La question qu’il pose n’est pas de savoir si l’IA va transformer l’économie — sur ce point, le débat est largement tranché — mais si le marché n’est pas en train de payer cette transformation à n’importe quel prix.
C’est précisément cette distinction qui me semble essentielle aujourd’hui.
Je vous propose ici une lecture commentée et volontairement pédagogique de ce mémo, dont le lien figure en bas d’article.
Les bulles : une leçon d’humilité que le marché oublie régulièrement
Howard Marks commence par rappeler une évidence que l’histoire financière confirme sans relâche : les bulles naissent rarement d’une illusion totale, mais d’un excès de confiance dans une réalité partielle.
Une bulle financière se forme lorsque le prix d’un actif s’éloigne durablement de sa valeur réelle. Ce décalage est souvent alimenté par une psychologie collective :
- une technologie nouvelle,
- un récit séduisant,
- et l’idée implicite que « cette fois, les règles ont changé ».
Ce schéma, Marks l’a vu se répéter à de nombreuses reprises. Et c’est précisément pour cela que son propos mérite d’être pris au sérieux, même (et surtout) quand il dérange.
Prix et valeur : le vrai cœur du débat
Howard Marks est très clair : il ne prétend pas être capable d’évaluer précisément les modèles économiques des entreprises d’IA ni de prédire leurs bénéfices futurs. (Cette humilité est une qualité que possèdent les excellents investisseurs)
Et c’est précisément ce qui rend son analyse pertinente. Son angle est ailleurs : la relation entre le prix payé et la valeur obtenue.
C’est une distinction que je juge fondamentale et que j’essaie de rappeler systématiquement dans la gestion patrimoniale :
- on peut avoir raison sur une tendance,
- et perdre de l’argent en la payant trop cher.
Marks met en garde contre le réflexe classique du « this time is different ».
Chaque bulle s’accompagne de cette phrase. Elle n’est pas toujours fausse sur le fond (l’innovation peut être réelle) mais elle devient dangereuse lorsqu’elle sert à justifier n’importe quelle valorisation.
IA : révolution technologique, mais pas immunisée contre les excès
Les exemples historiques cités par Marks sont éclairants ; des technologies majeures ont transformé l’économie… tout en provoquant, à court terme, des excès de marché parfois violents.
L’enseignement est simple : le progrès technologique n’empêche jamais les bulles financières.
C’est pourquoi je partage pleinement la prudence de Marks.
En effet, aujourd’hui, il est extrêmement difficile de savoir si l’IA est déjà en situation de bulle. Par définition, une bulle n’est identifiable avec certitude qu’une fois qu’elle éclate.
Mais l’incertitude n’est pas une excuse pour l’aveuglement.
Crédit circulaire : un point de vigilance que je prends très au sérieux
Marks évoque également la manière dont le secteur finance sa croissance, notamment à travers des mécanismes de crédit circulaire.
C’est, à mon sens, l’un des signaux les plus préoccupants du moment.
Lorsque la valorisation future justifie l’accès au financement, et que ce financement sert à soutenir… la valorisation future, le système devient fragile.
J’y vois un facteur de risque structurel, que je continuerai de suivre de près. J’y ai d’ailleurs consacré un article spécifique pour approfondir ce point.
Ma lecture finale : ni rejet, ni aveuglement
Le message de Howard Marks me semble d’une grande justesse, et je le fais mien :
- éviter l’IA par principe serait une erreur stratégique,
- s’y exposer sans discipline serait une erreur de gestion.
L’équilibre se trouve entre les deux.
Investir dans l’IA exige aujourd’hui :
- une exposition mesurée,
- une sélectivité rigoureuse,
- une attention constante à la valorisation,
- et une diversification suffisante pour ne pas dépendre d’un seul récit.
L’IA est sans doute une innovation majeure.
Mais comme souvent en finance, le vrai risque ne vient pas de l’idée… il vient du prix que l’on accepte de payer pour y croire.


